Une institutrice pacifiste et la commémoration du 11-novembre
“Faire la guerre signifie souffrir de longs jours dans la boue sanglante du front ou dans une geôle de captif, échanger avec d’autres hommes, frères, époux et fils eux-aussi, des rafales d’obus, de gaz toxiques, de feu, de bruit, afin que s’entassent les cadavres et les haines.
Etre soldat et martir devient, pour les hauts dignitaires de la mitre et du sabre, une gloire insigne. Je n’en ai pas eu cet honneur. Mais j’ai le privilège cruel de porter le deuil d’un frère et d’amis trop nombreux, de regretter les milliers d’intelligences et de bras robustes perdus dans la terre maudite. Je prends donc le droit de parler, au nom de ceux qui se sont tus dans la tourmente. Donc, jeudi 11 novembre, les pauvres ossements du soldat inconnu étaient déposés sous l’Arc de triomfe (sic).
Ainsi en avaient décidé le Conseil des ministres et la Chambre dans la séance orageuse du 8 novembre. Cette cérémonie a eu lieu en même temps que celle de l’abbaye de Westminster où un Tommy “inconnu” reçut l’hommage de la foule qui le “berça de cantiques”. Eh bien, Monsieur Henry Vidal, votre patriotisme ne craindra plus que “le petit soldat, tombé obscurément, ne dorme point dans le linceul de gloire”.
Je dirai, en toute sincérité, que ce transfert pompeux m’écœure. Il a pour but de fêter la victoire qui couvrit de tombes les champs de labour, déchira les foyers, et sema avec la cupidité, l’amour du luxe, de la débauche et des luttes intestines. J’imagine le cercueil… passant entre les haies de spectateurs qu’étourdissaient les fanfares, les étendards, les bannières, le cliquetis et les galons des prises d’armes ! Cher cercueil, emblème de misère atroce, de jeunesse brisée de sacrifice ! Tu sers de trofée (sic) au militarisme. Celui que tu abrites fut peut-être un paisible paysan des Cévennes, un éducateur à l’âme simple, un ouvrier loyal et généreux, un fervent de la concorde universelle, pour qui ce clinquant serait un crève-cœur.
Oui, la Patrie, grisée de sa conquête, couvre de palmes la tombe prématurée. Elle parle d’héroïsme, de sublime, d’Arc de Triomphe ! Mots grandiloquants qui, après avoir jeté et maintenu les bataillons au Carnage, ont la prétention de sécher les larmes en chantant l’immortalité. Cela suffit, n’est-ce-pas, à vous, chauvins à l’esprit étroit, Césars aux serres d’aigles… pour que le cœur endolori oublie son mal, sa haine sainte et se mette à l’unisson du cortège officiel, cortège de parade digne du 12e siècle où les fétiches étaient à l’honneur, où les autodafés ne soule- vaient pas le blâme d’une foule aveuglée par le fanatisme et la misère.
Hélas ! Aux compatriotes de Berthelot, de Jaurès, d’Anatole France, aux familles qui pendant 5 ans, ont agonisé d’amertume on impose cette mentalité ignoble. On leur dit : “Je t’ai broyé l’âme en t’enlevant tes fils, magnifique espoir de la race, mais la mort guerrière est un nouveau blason”. La mort est supérieure à la vie, et les assassinats de Charleroi, de Verdun, les naufrages des grands cuirassés, les massacres de prisonniers ont créé les saints de l’honneur national dont doivent s’enorgueillir les foyers éprouvés. Combien de familles sont ainsi trompées dans leur cré- dulité. On leur arrache la douleur et la révolte en leur insinuant l’idée de culte !
On fête l’armistice, on encence (sic) le poilu anonime (sic), frère de Celui qui laisse un vide dans nos maisons. On l’exalte comme un Dieu libérateur en le couvrant de verdure et de fleurs, en offant son cercueil voilé de drapeaux aux prières des passants. Et dans tous les villages, la foule docile multiplie les cérémonies, les cortèges, les banquets pour marquer le jour de gloire.
Or, pendant ces heures d’apotéose (sic) grotesque, offensante aux âmes affligées, que se passe-t-il ? Nos petits soldats luttent et meurent en Orient. La Russie souffre de la faim et de la discorde, l’Irlande offre le spectacle des plus noires guerres civiles, l’Europe centrale se lamente sur le sort de ses nouveaux-nés voués à la mort par la tuberculose et les privations.
Partout la force opprime le faible pour enrichir les Tirans (sic) et satisfaire leur orgueil. Mères naïves dont on veut endormir la crainte et fausser la raison… Sachez bien que là-bas de nouveaux deuils se préparent. Cependant vous acceptez d’illuminer vos demeures le soir du 11, de voir vos fils défiler après les fanfares et brailler la « Madelon » voire le chant de Rouget de l’Isle, vos filles suivrent le bal avec l’entrain fou des écervelées !
La conscience s’indigne quand on songe aux spectacles ainsi mis sous les yeux des bambins si prompts à s’émerveiller, si fidèles à garder ce qui frappe l’imagination.
Au lieu de les élever avec l’idée que la guerre est un crime qui doit laisser la foule recueillie parce que navrée et indignée, on continue à leur faire aimer le roulement du tambour, la sonnerie du clairon, la « Marseillaise » clamant “Aux Armes” !
Pauvres petits ! Vos frères, vos pères sont morts avec l’espoir que vous ne deviendrez pas à votre tour “chair à canon”, que votre vie serait paix, joie et labeur.
Grand leurre ! Au pas de parade, vous vous préparez peut-être à la marche funèbre des prochaines tueries. Il y a des jours de mélancolie sombre et d’austère révolte. Le 11 novembre compte parmi ces jours.
Célina BLAIZAC-PHILIBERT, Ce 13 novembre 1920, journal l’Emancipation (Bulletin mensuel du syndicat de l’enseignement Drôme-Ardèche, affilié à la CGT).
NB : Les enseignants syndicalistes de “L’Ecole émancipée” appliquaient volontairement à leurs textes des “simplifications” orthographiques par souci d’éducation populaire.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
aggiornamento (29 septembre 2026). La commémoration du 11 novembre n’est pas une mission de l’école. Aggiornamento hist-geo. Consulté le 8 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16uny
